Les réalités du Saint-Ministère, Discours de consécration par Louis Segond

LES RÉALITÉS DU
SAINT-MINISTÈRE

DISCOURS DE
CONSÉCRATION

Prononcé dans la
Cathédrale de Saint-Pierre

Par Louis Segond,
Pasteur de l’Église de Genève

GENÈVE
Imprimerie Bonnant,
rue Verdaine, 7

1866


Les signataires de la lettre ci-après sont en même temps les éditeurs de ce Discours, prononcé pour leur consécration au saint-ministère, en 1858, par M. le pasteur Segond, alors Modérateur de la Compagnie des Pasteurs. Ils remercient l’auteur de sa réponse favorable et ils appellent la bénédiction divine sur les pages qu’ils publient aujourd’hui.

À Monsieur le Pasteur SEGOND, à Genève.

Monsieur et cher frère,

Peu après notre consécration au saint-ministère, nous vous demandâmes la permission de faire imprimer votre discours; et plus tard, à diverses reprises, nous avons reproduit la même demande. Malgré vos refus réitérés, nous nous unissons encore une fois pour vous présenter notre requête. C’est un nouveau gage de votre chrétienne affection que nous réclamons, dans le désir de ranimer en nous les impressions sérieuses de cette grande journée et de nous raffermir dans cette vocation que vous nous avez montrée si excellente.

Vos tout dévoués en Jésus-Christ

A. Bruno.
H. Champendal.
H. Dubois.
A. Hirschgartner.
F. Siordet.

29 Août 1866.


«Cette parole est certaine que celui qui désire
être évêque, désire une chose excellente.»
(1 Tim. III, 1.)

  Vous l’avez entendu¹, Messieurs, «cette parole est certaine que celui qui désire être évêque, désire une chose excellente.» (1 Tim. III, 1).

  1. La cérémonie commence par la lecture que fait un Pasteur de divers passages des épîtres à Timothée et à Tite et de la première épître de l’apôtre Pierre. Le passage ici rappelé se trouve en tête de ce recueil.

  Eh c’est bien là, n’est-il pas vrai? le fond de votre pensée.

  Les études longues et difficiles, auxquelles vous vous êtes volontairement assujettis; les réflexions sérieuses, qui se sont inévitablement présentées à votre esprit durant ces années de préparation; les luttes peut-être, qu’il vous a fallu soutenir pour persévérer jusqu’à ce jour; les épreuves finales, que vous avez subies comme candidats au saint-ministère; enfin, la libre détermination qui vous a conduits à cette heure dans l’assemblée des Pasteurs, pour recevoir solennellement, en la présence des Fidèles, l’imposition des mains : tout cela a dû mûrir en vous la conviction que le ministère évangélique est véritablement une chose excellente. PLus de doutes! …. Nous voudrions ajouter : Plus de nuages!

  Car, s’il est une carrière, où il importe de n’envisager ni le présent, ni l’avenir à travers le prisme des illusions ou sous l’enchantement des rêves, vous êtes résolus à vous consacrer.

  Ce n’est pas assez de se représenter vaguement les difficultés de cette sainte convocation. Il faut en avoir au net les écueils, pour ne pas s’y briser en aveugle.

  Ce n’est pas assez de compter inactif sur le secours de Dieu. Il faut connaître au net les armes à employer dans la lutte, pour s’y exercer par avance.

  En vertu de la charge qui m’a été donnée, je désire venir en aide à vos intentions droites et pures; et, joignant mon peu d’expérience à celle que vous avez acquise, je lève le voile, et je vous mets aux prises avec les réalités du ministère, ….. non pas pour vous décourager, mais pour vous faire redire avec une foi plus profonde et plus éclairée, s’il est possible : «Cette parole est certaine que celui qui désire être évêque, désire une chose excellente.»

  Que Dieu soit avec nous, et nous illumine de son Saint-Esprit!


I

  Quand je déclare avec saint Paul l’œuvre du ministère évangélique excellente, déjà vous l’avez compris, Messieurs, je vous envisage sans hésitation comme de futurs pasteurs, non compagnons d’œuvre et nos successeurs : autrement, mes parole n’auraient aucune application. Je n’imagine pas que vous soyez venus vous prosterner sous les voûtes de cette cathédrale, pour en emporter un titre, et rien de plus. L’Église n’a que faire, et aujourd’hui moins que jamais, de ministres qui poursuivent des intérêts privés, ou se livrent à des occupations totalement étrangères à leur sainte vocation. À moins de circonstances particulièrement exceptionnelles, je me plais donc à voir en vous des ouvriers actifs dans le champ du Seigneur¹.

  1. Cette espérance n’a pas été vaine. Les cinq ministres, auxquels s’adressait ce discours, remplissent tous aujourd’hui [en 1866] des fonctions pastorales.

Que vous soyez, ou non, revêtus de fonctions pastorales officielles, vous ferez valoir les dons que vous avez reçus, en vue des intérêts spirituels de vos frères; vous travaillerez à l’avancement du règne de Dieu par tous les moyens que la Providence vous fournira, et votre grande pensée, votre pensée dominante, sera le salut des âmes.

Ce n’est donc point à cause de la considération qui entourera votre titre, que l’œuvre du ministère évangélique doit vous paraître excellente. À notre époque de nivellement et dans nos contrées de libéralisme, les titres ont perdu leur prestige. Ne le regrettez pas : c’est un stimulant nouveau. Et d’ailleurs, pour quelques Fidèles qui n’oublient point que l’Écriture a dit : «Ayez pour vos conducteurs spirituels beaucoup de considération et d’amour, à cause de leur emploi.» (1 Thess. V, 13), —soyez-en certains,— auprès de la foule des indifférents et des incrédules, la qualité de ministre est plutôt en défaveur et met en état de suspicion.

Ce n’est point non plus à cause de l’influence que vous pourrez espérer de votre caractère ecclésiastique, que l’œuvre du ministère évangélique doit vous paraître excellente. Si le titre ne garantit pas la considération, il ne garantit pas mieux l’influence. Vous allez vivre au milieu d’un ordre de faits et d’idées, qui placent la religion au nombre des choses facultatives. Et nous n’avons pas, Dieu soit loué! à vous conférer par l’ordination les prétendus pouvoir des prêtres romains, disposant de l’enfer et du ciel, distribuant à leur gré les absolutions ou les anathèmes. Nous vous défendons, au nom de l’Évangile, de dominer les consciences. Nous vous rappelons que l’Esprit de Christ n’est vivant que là où règne la liberté.

Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, nous ne proclamons pas moins excellente l’œuvre du ministère évangélique. Excellente! parce que c’est une œuvre qui plane au-dessus, bien au-dessus des mesquines agitations de la terre, pour s’occuper du ciel et de l’état des âmes.

Oui, Messieurs, le ministère auquel vous vous consacrez, vous place dans une atmosphère élevée, spirituelle, sanctifiante, vous abrite contre les dissipations mondaines et contre la poursuite passionnée des intérêts matériels. Il vous appelle à sonder les mystères du royaume de Dieu, à faire de la Parole Sainte l’objet de vos incessantes méditations, à diriger vos pensées vers ces biens éternels que le Sauveur nous a acquis. En tout cela, quel privilège pour votre propre perfectionnement! Puis, dans les rapports que vous devez établir avec vos frères, quelle situation favorable pour l’accomplissement de cette parole du sommaire de la Loi : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même!» Quand vous irez à eux, ce ne saurait être avec des vues de rivalité, ni avec l’intention de nuire, ni avec des sentiments de haine ou de vengeance. Ce sera pour faire du bien, selon la mesure de vos forces, pour crier paix et pardon, de la part du Sauveur, aux âmes chargées et angoissées; ce sera pour instruire, exhorter, réconcilier, soulager, consoler; ce sera pour joindre les mains au chevet des malades et auprès des affligés, pour tourner les cœurs En-Haut, et invoquer, par le sang de Christ, les compassions miséricordieuses de Celui qui nous a tant aimés. Quelle bénédiction du Seigneur! et dans un siècle où les différentes carrières offrent tant de prise aux passions égoïstes, à l’assouvissement des convoitises matérielles, à de téméraires calculs, à l’abandon de la pureté, de la droiture, de la loyauté, à l’oubli de Dieu, du Sauveur et, du ciel! Encore une fois, quelle bénédiction! Quelle source de paix et de vrai bonheur! Quelle sécurité pou vos familles! ….Pourquoi y a-t-il encore des pères qui, luttant contre les dispositions d’enfants les mieux doués pour cette sainte convocation, s’efforcent de les en détourner, sous prétexte que c’est une vocation qui n’a pas de chances? Oh! que le cœur d’une mère est mieux fait pour concevoir les vraies sollicitudes de l’amour, et pour saisir la valeur de cette parole du Maître : «Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il venait à perdre son âme?» (Matth. XVI, 26).

 


 

II

  Mais, quelles sont ces réalités, qui viennent s’associer à une vocation de toutes la plus auguste, la plus noble, la plus excellente, et que je vous ai fat entrevoir comme susceptibles, si vous n’y prenez garde, d’assombrir votre ministère, et de vous pousser au découragement?

Messieurs, ce ne sont ni les peines, ni les fatigues, ni les travaux, ni les veilles.—Vous les devez à vos frères et à l’Église. Et tant que Dieu vous permettra d’y faire face, vous y trouverez à tous égards des motifs d’actions de grâces envers Lui.

Seraient-ce alors quelques cas d’ingratitude, quelques calomnies semées sous vos pas, quelques préventions injustes, quelques offenses personnelles? — Vous trouverez là, si vous êtes fidèles, des occasions à mettre à profit pour croître dans l’esprit de support et de pardon, dans l’exercice de cette charité fraternelle, dont votre Maître vous a donné les préceptes et le plus parfait modèle.

Savez-vous quelle est bien plutôt la véritable épine du ministère évangélique, l’écharde la plus douloureuse en la chair, ce qui peut devenir, ce qui a été pour plusieurs une réelle pierre d’achoppement?

Nous le dirons sans détour. C’est la vue de l’insuccès…. Quoi! malgré les efforts, malgré le dévouement, malgré la prière, malgré la fidélité à Christ! Oui, Messieurs. Il faut vous familiariser avec ce résultat, et pourtant ne pas vous laisser abattre.

Insuccès dans les cas particuliers, insuccès dans l’ensemble.

Ici, un enfant, que vous aurez tout fait pour soustraire à de funestes influences, et que vous verrez peu à peu se corrompre et marcher à sa ruine; là, des jeunes gens, pour qui il vous faudra mendier auprès de leurs parents et de leurs maîtres les heures consacrées à l’instruction religieuse, et que vous entendrez flétrir du titre de temps perdu; des catéchumènes, dans le cœur desquels vous aurez jeté avec amour les semences de la foi et de la vie chrétienne, et pour qui le jour de la réception sera le point de départ de la désertion du culte, des habitudes de dissipation, des désordres et de l’impudicité. Ailleurs, le scandale, qui, après vos exhortations et vos avertissements, sera suivi d’un nouveau scandale; l’intempérance, que vous ne réussirez pas à comprimer, et dont vous aurez à savourer les funestes ravages dans vos visites au sein des familles. Tantôt, des promesses vous auront été faites, et ne seront point tenues; tantôt, votre intervention pour ramener la paix entre personnes désunies demeurera infructueuse; vos conseils, acceptés avec une apparente déférence, seront rejetés ou pris en mauvaise part. Des malheureux viendront à vous, ou réclameront vos visites : vous serez joyeux à la pensée du bien que vous pourrez faire à leur âme, et vous la trouverez fermée pour les choses spirituelles, et ils ne voudront user de vous que comme dispensateurs de secours temporels. Des gens attristés par l’épreuve vous paraîtront plus accessibles aux consolations et aux promesses de l’Évangile : et, à peine aurez-vous dit avec le Sauveur : «Heureux les affligés….», que vous serez accueillis avec un regard d’étonnement, si ce n’est avec un sourire d’incrédulité; et parfois, vous entendrez la plainte, le murmure, le blasphème. Des malades, n’ayant plus qu’un reste de vie, vous sembleront alors mieux disposés à ouvrir les yeux sur le néant des choses de la terre, et à sentir leur état de péché, pour se jeter avec repentir et larmes dans les bras de Celui qui offre gratuitement le pardon et les joies du ciel : vous lirez avec eux la Parole Sainte, vous prierez avec eux et pour eux, vous parlerez tout émus des compassions du Père des miséricordes; et il vous faudra recueillir de leur bouche expirante ces lamentables accents : « Je n’ai rien à me reprocher, » et il vous faudra les voir rendre le dernier soupir, sans donner un signe de pénitence….

À mesure que je parle, je sens les souvenirs se réveiller en foule dans ma pensée. Et, si je m’y livre, où m’arrêter?…. Un seul toutefois, et mon silence sur les autres aura son éloquence à lui. Il y a plus de trois mille an que les échos du Sinaï, ébranlés par la voix suprême de l’Éternel, redisaient aux Israélites du désert : «Honore ton père et ta mère.» Et dès lors, ce commandement, comme tant d’autres, a été foulé aux pieds par toutes les générations pécheresses. C’est dire que vous rencontrerez des enfants égoïstes, dénaturés ou rebelles, à tous les âges et dans toutes les conditions. Et vous ne les ramènerez pas. J’ai vu mourir dans le dénuement et l’abandon un vieillard octogénaire. J’avais tout fait pour conduire à son misérable réduit et intéresser au moins de pitié en sa faveur ses enfants dans l’aisance. Mais en vain. Quand l’heure fatale eut sonné, l’un d’eux est saisi de vertige, son cerveau s’égare, le remords l’agite, et ce cri convulsif, que je n’oublierai jamais, vient frapper mon oreille : « Mon Dieu, je veux mourir de chagrin pour expier ma faute. » Hélas! c’était le cri du désespoir : le cœur n’était pas touché. J’ai pu m’en convaincre.

Voilà des réalités, Messieurs.

Et, dans l’ensemble de l’exercice du ministère, insuccès aussi. Quand, après vingt années d’un ministère actif, accompli dans une paroisse, mesurant la route parcourue, vous vous demanderez : Le culte public est-il mieux suivi?… il est possible que vous comptiez moins d’auditeurs qu’au début, malgré une prédication plus nourrie, plus évangélique peut-être, plus riche de faits et d’expériences. Hélas! l’élément humain de votre prédication aura perdu de sa nouveauté et de sa verdeur.—Voyons pour le reste. Y a-t-il, direz-vous, parmi ceux auxquels j’ai consacré mes forces, que j’ai visités dans toutes les situations, que j’ai aimés, et dont j’aurais tant voulu sauver les âmes, y a-t-il moins d’indifférents et de vicieux, moins d’orgueil, de vanité, d’égoïsme? Y a-t-il plus de respect pour les mœurs, plus de droiture et de véracité dans les relations réciproques, plus d’union dans les ménages, plus de soin dans l’éducation des enfants? Les caractères et les penchants se sont-ils améliorés, purifiés? Y a-t-il un homme colère de moins, un hypocrite de moins, un médisant de moins, un ivrogne de moins? Les pauvres, sont-ils plus laborieux et patients, les riches plus généreux et abondants en aumônes? La Bible, est-elle lue davantage? Reçoit-on les épreuves avec plus de soumission? Met-on plus d’intérêt à l’avancement du règne de Dieu? A-t-on fini par comprendre, après toutes mes exhortations, que le monde passe et sa convoitise aussi, et que celui-là seul qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement? …. Hélas! il est possible qu’en réponse à la plupart de ces questions, si ce n’est à toutes, vous ne constatiez pas de progrès durant ces vingt années, et même qu’il y ait recul, selon les localités et les circonstances. Il est des Pasteurs fidèles, qui ont blanchi au service de leur Maître, et qui avouent que l’état moral et religieux de leur paroisse a baissé pendant le cours de leur ministère.

En face de ces réalités, que je vous affirme, et qu’affirmeront avec moi mes collègues dans le pastorat, et d’autant plus qu’ils auront vécu davantage, vous persuaderez-vous qu’en trois ou quatre années vous changerez les cœurs, que vos succès seront en raison de votre ardeur, que votre foi et votre zèle transformeront une paroisse, que vous ferez aisément pénétrer la vérité qui sauve là où les choses du monde et l’intérêt personnel occupent toutes les avenues? Ah! détrompez-vous! Quittez au plus vite ces illusions de jeunesse; mettez-vous au plus vite en frottement avec les réalités de votre sainte convocation.

—Mais, n’est-ce pas s’ôter des forces, dès le début de la carrière? L’illusion! n’Est-ce pas ce qui soutient, ce qui colore l’horizon, ce qui rapproche de l’idéal.

—Oui, si elle ne devait jamais s’évanouir, si le désenchantement n’était jamais là, si les mécomptes n’en étaient pas l’inévitable issue. Aussi grave erreur que de regarder les illusions comme embellissant la vie. La vie terrestre, peut-être! et encore! et combien de temps? Mais, la vie du chrétien, cette vie de préparation au ciel! Mais, la carrière pastorale! …. Comme si le faux, l’apparent, le trompeur, le rêve, tant poétique soit-il, étaient des auxiliaires avouables et efficaces pour l’accomplissement sérieux du ministère évangélique?

 


 

III

  Quel est ce vrai point de vue, sous lequel vous devez saisir votre tâche?

  C’est l’obéissance au service de votre Maître, sans hésitations, sans mobiles humains, sans arrière-pensées quelconques. «Celui qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n’est point propre pour le royaume de Dieu.» (Luc IX, 62). À chacun de vous le Maître a dit : «Suis-moi.» Et vous devez le suivre. Quand vous devriez ressembler au «Fils de l’homme, qui n’eut pas un lieu pour reposer sa tête.» (Luc IX, 58), à vous de suivre, comme au patriarche Abraham de lever le couteau, dès que l’Éternel eut dit : «Prends ton fils Isaac, tu me l’offriras en holocauste.» À vous de suivre, à travers les vices du siècle, à travers les résistances, les amertumes, les dédains de ceux qui diraient : «Cette parole est dure, qui peut l’entendre?» (Jean VI, 60) Jamais vous n’aurez à supporter ce que le Sauveur a supporté. À vous de suivre, sans vous préoccuper outre mesure des résultats.—Le désir du succès, tant relevé soit son but, n’est pas un mobile assez noble, une puissance assez forte, pour vous soutenir et vous préserver de la langueur. Il vous est ordonné de travailler au salut des âmes, pour les enchaîner captives à l’obéissance de Christ : travaille au salut des âmes, vous efforçant de les amener captives à l’obéissance de Christ. Il vous est ordonné de jeter la semence, mais ne vous flattez pas de pouvoir d’un regard infaillible la suivre dans les replis du cœur, pour prononcer avec certitude qu’elle étouffe ou qu’elle germe? Quand l’Évangile déclare que «Paul plante» et qu’«Apollos arrose,» a-t-il ajouté que c’est l’homme «qui donne l’accroissement?» Laissez donc à Dieu ce qui appartient à Dieu. Vous êtes responsables de vos efforts : vous ne l’êtes pas du succès. — Cette conclusion, Messieurs, qui, sans rien affaiblir de votre responsabilité, détermine nettement votre part dans l’œuvre du ministère, n’a-t-elle pas son côté rassurant? n’est-elle pas comme un baume réparateur à opposer aux chocs et aux brisures, comme une énergique puissance, qui balaiera de votre route les déceptions et les mécomptes, pour vous conserver toujours en état de lutte, athlètes vigoureux, étrangers au découragement.

  Ainsi, à Dieu seul les résultats. À vous l’obéissance.

  Et la mesure de votre obéissance, ce sera votre dévouement. Laissez-moi rapidement encore vous dire ce que c’est que le dévouement pour un serviteur de Christ. C’es tout à la fois l’activité, l’amour, l’abnégation, ayant pour terme final le royaume des cieux à conquérir, et pour aliment la grâce divine qui ne résiste pas à la prière du cœur.—

  L’activité, ai-je dit, non pas une activité fiévreuse, une vaine agitation, qui se débat au sein du désordre de la pensée et des affaires; mais une activité simultanément multiple, méthodique et soutenue, qui règle l’emploi des heures, trouve temps pour tout, et ne se lasse jamais, au milieu d’un judicieux équilibre entre les travaux intellectuels et la vie pratique. Et quel champ que celui qui est ouvert au ministère évangélique! Études dans les moments de solitude, méditations de l’Écriture, prédication en chaire, instruction de la jeunesse, conseils, exhortations, censures, visites aux malades, aux affligés, à tous, assistances aux indigents, appels en faveur des œuvres chrétiennes, création ou entretien d’établissements à surveiller. Et, dans tout cela, discernement, prudence, modération, fermeté, esprit de suite. Faut-il s’étonner si la Parole vous dit : «Pensez à ces choses, et soyez-en toujours occupés.» (1 Tim. IV, 15).

  L’amour, ai-je dit, non pas un amour à doses mesurées, relégué dans vos discours, ou uniquement à l’adresse de ceux qui vous aiment; mais un amour inépuisable, qui se traduit par des actes, qui rayonne sur tout ce qui porte un cœur d’homme. Aimez, s’il est possible, comme Jésus-Christ a aimé, amis ou ennemis, bienveillants ou ingrats. Aimez-les, sans espoir de retour, non point seulement pour le temps présent, mais en vue de l’éternité. Et que jamais une antipathie ou une divergence d’opinion n’éteigne en vous le feu sacré de l’amour. Il faut que vous puissiez aller à tous, et que tous puissent venir à vous. Le sang de Christ a coulé pour tous, et il y a pour tous un héritage céleste en perspective.—

  L’abnégation, enfin, c’est-à-dire, le sacrifice du moi, l’intérêt spirituel de vos frères avant vos aises, vos convenances, vos goûts, vos penchants, vos projets, je vais jusqu’à dire avant votre repos, vos avantages temporels, vos liens de famille. Et je ne suis peut-être encore qu’un incomplet écho de la voix du Maître : «Celui qui aura perdu sa vie pour l’amour de moi la retrouvera.» (Matth. XVI, 25) «Et quiconque aura quitté pour l’amour de moi ses maisons, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle.» (Matth. XIX, 29) Quelle récompense pour qui aura été fidèle dans le dévouement!

  Et voici maintenant, ô miséricorde divine trois fois bénie! voici que le succès, auquel vous n’avez pas témérairement aspiré, qui n’a pas été pour vous un mobile, que vous avez abandonné à la sagesse d’En-Haut, vous le rencontrerez çà et là comme l’une de ces «choses données par-dessus à qui cherche premièrement le royaume de Dieu et sa justice.» Oui, Messieurs, de temps à autre vous aurez la joie de serrer une main amie, de faire naître une bonne pensée, d’essuyer une larme, de tourner un regard vers le ciel, de réveiller une conscience…. Ce sont là des choses que vous aviez besoin d’entendre, mais sur lesquelles je n’insiste pas, et dont je vous laisse la découverte comme celle d’un oasis au pèlerin du désert. J’ai voulu vous entretenir des réalités douloureuses du ministère, pour vous prémunir contre les déceptions et le découragement; et je ne veux pas affaiblir mes paroles par des tableaux propres à séduire votre imagination et votre cœur.

  Ce qu’il vous importe de savoir, c’est que l’insuccès est sur votre route, et que vous devez y répondre par le dévouement. L’Église de Christ a de grands besoins, travaillée qu’elle est en tous sens, ulcérée et meurtrie. Elle compte sur vous, Messieurs, heureuse de trouver en vous cinq une piété solide, un caractère pastoral déjà, et des dispositions qui nous donnent la garantie que vous travaillerez avec sérieux et selon la mesure de vos forces à l’avancement du règne de Dieu.

  Dès à présent donc, instruisez, prêchez, exhortez. Instruisez le jeune enfant en lui donnant du lait de la Parole, les plus âgés avec une nourriture plus forte; dissipez l’ignorance et le préjugé, toujours à la lueur du pur Évangile. Prêchez, savez-vous comment? Prenez pour fondement Christ crucifié; puis, soyez clairs, pratiques, vrais, parlez au cœur et à la conscience, et vous édifierez et ferez du bien, quand même vous ne serez pas de ces éminents orateurs que Dieu seul peut faire éclore. Exhortez, en toute circonstance, «que l’occasion se présente ou qu’elle ne se présente pas,» avec douceur et patience, sans vous lasser jamais. Ayez confiance et courage, et que rien ne vous rebute, pénétrés toujours plus de la grandeur de votre tâche, de l’excellence de votre œuvre, et des promesses magnifiques qui s’y rattachent. Évoquez, dans le souvenir du sacrifice accompli sur Golgotha, cette vertu divine qui électrise, subjugue, embrase, dès qu’il s’agit de l’héritage incorruptible que l’espérance fait briller à nos yeux. Et soyez infatigables, c’est notre dernier conseil, soyez infatigables à solliciter auprès de notre Dieu et Sauveur ces grâces inépuisables, qui peuvent tomber en rosée de bénédiction sur vos têtes.

  Chrétiens de cette assemblée, Frères bien-aimés, nous voudrions ne pas descendre de cette chaire, sans vous adresser, à vous, au moins une parole d’exhortation, que nous aimerions élever à la hauteur de cette solennité à laquelle vous prenez intérêt.

  Vous avez entendu les avertissements et les conseils, qui sont donnés à ces nouveaux ministres, au nom de notre Église et de ceux qui la dirigent sous son seul Chef invisible, Jésus-Christ notre Seigneur. Vous avez entendu si on leur parle de leurs intérêts, de leurs aises, de leur tranquillité; si on les engage à ménager leur ardeur, et à se prêcher eux-mêmes. Vous avez entendu si on leur dit de s’arrêter en face de votre froideur, de votre indifférence, de vos prétentions, de vos misères corporelles et spirituelles….

  Ah! ne vous relâcherez-vous pas quelque peu de cette rigueur, parfois impitoyable, avec laquelle vous jugez les ministres de l’Évangile, avec laquelle les jugent (mon Dieu, donne-moi d’oser le dire!) même les plus honnêtes et les plus pieux d’entre vous? N’aurez-vous pas quelque condescendance pour leurs imperfections, dont ils s’humilient devant Dieu; quelque sympathie pour leurs efforts, qui n’ont d’autre but que le salut de vos âmes, croyez-nous? …. Disons mieux. Ne formerez-vous pas avec joie la résolution de les accueillir désormais avec plus d’empressement, de les aider dans leur sainte tâche, et de leur assurer votre concours, comme étant ouvriers avec eux?

  Que nos vœux se réalisent, et que Dieu vous la mette à cœur cette résolution, pour sa gloire, et pour le triomphe de la vérité qui est en Christ! — Amen!


Bibliographie :

«Les réalités du Saint-Ministère : Discours de consécration prononcé dans la Cathédrale de Saint-Pierre, Pasteur de l’Église de Genève» Genève, 1866, in-18.


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Publié par Guylaine Roy
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